Le document qui suit constitue à la fois une reprise des thèmes prioritaires du Réseau français FAL et une mise à jour de contenu, en tenant compte des choix stratégiques récents de la Fondation.
Fin 2005, le réseau français a produit et diffusé un document à destination de la Fondation Anna Lindh et de ses réseaux nationaux, portant sur les contenus de l'action de la FAL, institution qui venait de naître et qui cherchait sa stratégie et son programme. La contribution française, mise à jour en 2006, a été ensuite complétée par d'autres prises de positions sur différents aspects de la vie de la FAL au cours des deux dernières années.
Le réseau français a assez tôt exprimé son inquiétude face au risque que la FAL ne se transforme en une "agence de communication" sur le dialogue des cultures, sous la pression conjuguée des gouvernements et de la Commission européenne. Les institutions euromed ont effectivement un fort besoin de rendre plus visible le message du dialogue dans les opinions publiques euro-méditerranéennes, et tout particulièrement au moment où l'Europe met en place des mesures inédites et très dures à l'égard des migrants (voir la "directive retour" concernant les "sans papiers" votée récemment par le Parlement européen), sujet qui est au coeur de sa politique méditerranéenne.
C'est sans doute cette nécessité de rééquilibrage qui explique "l'obsession de la visibilité" qui a marqué les derniers mois de la Fondation Anna Lindh, au travers notamment de sa campagne des 1001 actions.
En réalité, le problème central de la FAL se situe ailleurs. Il réside dans l'écart flagrant entre ses objectifs, sa mission, son mandat d'une part et d'autre part les moyens financiers mobilisés, entre l'importance de son ambition politique et la modestie de son budget.
En effet, contrer les dynamiques de l'affrontement en Méditerranée, renverser la logique de "la guerre des civilisations", combattre le malentendu entre les cultures, entre l'Europe et la rive sud et est de la Méditerranée et grâce à l'apport des acteurs de terrain et des sociétés civiles, constitue un choix stratégique majeur qui nécessite, comme toute politique euro-méditerranéenne digne de ce nom, une mobilisation financière importante, durable, sécurisée, de la part de l'Europe et des États. Or la Fondation Anna Lindh bénéficie d'un budget (pour moitié communautaire et pour moitié intergouvernementale) extrêmement maigre (eu égard à l'étendue de son champs d'action) et surtout aléatoire puisqu'il est fondé sur des contributions volontaires des pays. Une comparaison avec les budgets dont disposent d'autres programmes européens ou euro-méditerranéens permet de mesurer le peu d'importance que les Etats du Partenariat euromed attribuent au "dialogue des cultures et des sociétés", dans la réalité et au de-là des discours officiels.
Pourtant il y a urgence. Le monde associatif, les acteurs de terrain, les hommes et les femmes qui depuis des années portent l'échange entre les deux rives et travaillent à tisser des liens de part et d'autre de la Méditerranée, ont besoin d'être soutenus, encouragés, financés. Et s'ils ont favorablement accueilli l'arrivée de la FAL dans le paysage, aujourd'hui ils s'interrogent sur l'avenir de cette institution, tant ses débuts ont été décevants.
C'est en effet pour avoir trop embrassé (l'éducatif, l'universitaire, l'artistique, la jeunesse, les femmes, …) qu'au bout de trois ans d'existence, la FAL dispose d'un bilan très modeste en termes d'impact sur les sociétés, sur les opinions, sur les tendances lourdes, ou plus simplement en termes de réalisations.
La situation financière et budgétaire de la Fondation ne devant pas évoluer de manière significative à moyen terme, il est urgent que la FAL resserre son programme sur quelques objectifs réalisables et accepte l'idée qu'elle a été créée pour être un outil au service des acteurs du secteur culturel et pas l'inverse. Le recentrage de son programme pourrait se faire en changeant radicalement de cap, autour de quelques principes et priorités.
Les priorités.
L'expérience et les débats au sein du réseau français FAL ont permis de dégager quelques propositions et priorités.
1. privilégier la durée et l'audace.
L'échange culturel entre l'Europe et la Méditerranée a besoin de s'inscrire dans le temps long : voici le premier enseignement méthodologique issu de la Rencontre-Forum organisée à Marseille par le réseau en décembre 2007. Prêter attention aux différentes notions du temps signifie placer tout projet de coopération ou d'échange dans la durée. Toute action de la FAL, du plus petit projet au plus ambitieux, devrait être conçue comme un travail de fond, loin des exigences de l'actualité immédiate.
Par ailleurs, et dans la même logique de long terme, il est indispensable de fonder le dialogue sur l'audace : la Fondation Anna Lindh devrait créer les conditions de dialogues véritables sur des sujets difficiles et ne pas craindre la controverse. "Parler de tout ce qui fâche sans se fâcher", c'est l'incitation contenue dans un texte récent de Régis Debray. Faire appel aux savoirs et aux savoir faire issus des sciences humaines mais aussi des pratiques concrètes de l'échange, pour mettre en oeuvre des confrontations d'idées, de perspectives, de valeurs, de part et d'autre de la Méditerranée : cela pourrait être l'une des tâches courageuses de la Fondation.
Deux impératifs, deux préalables : être attentifs à la durée et sortir des frilosités institutionnelles, voilà ce qui éviterait que la FAL tombe dans les pièges du consensus mou entre nos sociétés ou dans la tentation de l'événementiel, qui ont tant décrédibilisé l'idée même du "dialogue des cultures".
2. privilégier la création contemporaine.
Depuis toujours, lorsque l'on évoque la culture en Méditerranée, on pense au passé, à la riche histoire commune des Méditerranéens, inscrite dans la pierre du patrimoine archéologique, architectural, culturel en général. On retrouve cette irrésistible Méditerranée de la nostalgie non seulement dans les discours des institutions mais aussi dans les programmes et politiques européennes et euromed. L'idée serait que pour retrouver les raisons du vivre ensemble aujourd'hui il faille se retourner vers ce passé glorieux de la Méditerranée qui n'a jamais de "présent", qui n'est jamais "modernité".
Or si l'on veut dialoguer ou plus simplement échanger, il faudrait enfin prêter l'oreille à ce qui se fabrique dans nos pays en termes de pensée critique, de création, d'invention, de modernité. Puisque aujourd'hui sur les rives nord et sud de la Méditerranée, il existe un présent créatif souvent porté par des jeunes générations audacieuses et ouvertes sur le monde.
Une priorité de la FAL devrait donc être de valoriser, soutenir, renforcer non seulement les créateurs mais l'ensemble du secteur professionnel qui les accompagne, et leurs réseaux, afin leur permettre d'échanger, de produire ensemble et de construire un espace euro-méditerranéen de la création contemporaine.
3. privilégier la circulation et la mobilité.
"La circulation des idées, des œuvres, des manières de faire et de penser passe par la circulation des hommes et des femmes entre l'Europe et la Méditerranée. Or aujourd'hui les frontières sont de plus en plus fermées et elles empêchent la création d'un véritable espace humain commun". Voici ce qu'écrivait le réseau français FAL en 2005.
En effet, les livres, les spectacles, les musiques, les films sont les outils les plus surs pour connaître les sociétés et leurs ferments, pour s'approcher des autres par delà les frontières. Un espace méditerranéen de circulation des imaginaires reste à créer. Cela implique entre autre un chantier de longue haleine sur le thème de la traduction. Mais favoriser l'accès aux œuvres n'a de sens que s'il s'accompagne d'une ouverture de la Méditerranée à la circulation des personnes.
D'ores et déjà la FAL semble avoir fait sienne cette recommandation en portant une attention particulière au thème de la mobilité dans certaines de ses actions. Beaucoup reste à faire dans ce domaine : travailler à la levée des obstacles bureaucratiques à la circulation des œuvres et des personnes est un impératif pour la FAL si elle veut donner de la crédibilité à son existence ou plus simplement si elle veut se rendre utile. Aborder tous les aspects du problème est indispensable : l'aide aux fonds de financement de la mobilité, la simplification des procédures d'octroi des visas et la diffusion des visas de circulation à entrées multiples, l'insertion de la mobilité dans tous les parcours de formation des jeunes, …)
Questions de fonctionnement.
Ces derniers mois la Fondation Anna Lindh a connu diverses évolutions dans son fonctionnement, à commencer par la réforme des statuts qui a amené à la création d'un poste de Président au cours de l'année 2007.
Le fonctionnement de la FAL est d'une grande complexité compte tenu de ses multiples composantes et des différences de nature et de fonction de chaque élément de l'ensemble (Conseil des Gouverneurs, composé des représentants des gouvernements, Conseil consultatif, composé de dix-huit personnalités indépendantes, le Président, le Directeur exécutif, l'équipe de travail à Alexandrie, le réseau des Chefs de file, les 37 réseaux nationaux qui regroupent, en juin 2008, environ 1800 organisations).
L'indépendance du Conseil des Gouverneurs.
L'un des problèmes du système FAL est celui de la proximité très grande de son organe de décision avec les gouvernements de la zone euromed. Les questions culturelles et les enjeux à l'œuvre au sujet du dialogue entre les deux rives de la Méditerranée étant très sensibles et très politiques, une plus grande indépendance du Conseil à l'égard des pouvoirs est une condition indispensable pour la crédibilité de la FAL aux yeux des sociétés et des acteurs du secteur culturel.
L'article V des Statuts prévoit qu'à l'issue de la période initiale 2005-2008 le Conseil des Gouverneurs doit revoir sa composition (la durée du mandat et le nombre de ses membres) qui jusque là coïncide avec le Comité Euromed. Ce dernier où siègent les ambassadeurs euromed des 37 pays est un organe très peu adapté, très lent dans ses mécanismes de décision, non pertinent en matière culturelle, et enfin comme on l'a dit, totalement adossé aux gouvernements.
Prévue donc par les Statuts, cette évolution vers une plus grande indépendance et vers une composition plus en harmonie avec les objectifs de la FAL est urgente et nécessaire.
Les Réseaux nationaux.
Les réseaux sont incontestablement l'aspect le plus intéressant de la Fondation Anna Lindh, notamment dans les pays les plus éloignés des rivages méditerranéens où la constitution des ces réseaux a été l'occasion d'une mobilisation sans précédent du monde associatif sur le thème de la Méditerranée. Cependant, les réseaux ont le plus grand mal à fonctionner faute de moyens, faute d'objectifs clairement identifiés, faute de réelle légitimité.
En effet, la plupart des réseaux sont une création des ministères des Affaires étrangères et leur chef de file, à l'exception de la France et de la Finlande, sont également nommés par les ministères (sans durée déterminée et sans mandat précis).
Seule avancée notable, dans la récente réforme statutaire, le rôle des réseaux dans la détermination des lignes stratégiques et programmatiques de la Fondation a été renforcé (sur proposition française). Enfin, la présence une fois par an des Chefs de file à la réunion du Conseil des Gouverneurs a été inscrite dans les Statuts.
Introduire des bonnes pratiques démocratiques dans la vie des réseaux semble désormais indispensable pour permettre une réelle mobilisation des organisations adhérentes. Cela implique également des choix quant au caractère non gouvernemental de l'organisation appelée à représenter le réseau et à coordonner ses activités.
Cela renvoie à une autre question qui reste en attente d'une réponse cohérente : celle des critères d'adhésion aux réseaux. Là-dessus, le réseau français a adopté une ligne d'ouverture et de vigilance, confiant au comité de pilotage la validation des nouveaux adhérents. En revanche, la question qui n'a pas été tranchée est celle de la place des organisations publiques ou parapubliques dans le réseau. Une hypothèse a été évoquée sans faire l'objet d'une décision : celle de la création de "collèges" d'adhérents réservés aux grandes institutions, aux médias, aux universités ainsi qu'aux collectivités territoriales. L'adhésion pleine au réseau serait elle réservée aux associations et aux organisations non gouvernementales.
Les modalités d'action.
La Fondation a essentiellement deux modes de fonctionnement : d'une part elle prend l'initiative, seule ou en partenariat avec un autre organisme, de conduire un projet ou une manifestation. D'autre part, elle soutient les projets et les actions de ses organisations membres par le biais d'appels à propositions qui sont le principal instrument de financement de projets.
a. les initiatives organisées directement par la FAL : c'est l'aspect le plus opaque de la vie de la Fondation. La plupart du temps, les décisions et les choix ne sont même pas rendus publics. La Fondation devrait dans ce domaine consulter le réseau des chefs de file afin de trouver des modalités de fonctionnement plus transparentes, plus collégiales.
b. les appels à propositions (AAP) : en 2008, pour des raisons conjoncturelles et budgétaire, la FAL n'a pas lancé d'AAP qui sont pourtant très attendus. D'autant plus qu'en novembre 2007 un travail approfondi avait été effectué au cours de la réunion des Chefs de file au Caire qui avait montré une tendance vers une simplification des procédures de demande de subvention, demandée par l'ensemble des membres.
Dans la perspective éventuelle du lancement d'un AAP au cours du 2ème semestre, on rappelle ici les principales recommandations émises par le réseau français.
* les appels à propositions 2006 et 2007 étaient fondés sur la "formule 2 + 2" (deux partenaires du sud et deux partenaires du nord) dans le montage des projets proposés. Cette contrainte a eu comme effet de renforcer la dimension multilatérale des projets ce qui est intéressant et devrait continuer à être valorisé. Cependant, l'assouplissement de la règle 2+2 est souhaitable afin d'éviter la recherche de partenariats artificiels ou de circonstance.
* les projets à dimension internationale et surtout multilatérale impliquent un travail en amont important, notamment pour créer les conditions d'un partenariat satisfaisant et équitable. Cette phase de préparation du projet qui fait partie intégrante du projet lui-même, comporte des voyages, des échanges, du temps passé. Aucune institution ne tient compte et n'aide financièrement la phase de préparation et de montage des projets multilatéraux. Il serait judicieux que la FAL innove en acceptant la prise en charge du moins partielle de l'amont des projets qu'elle subventionne.
* le cadre temporel des appels à proposition de la FAL est très court et ne correspond pas au travail dans le temps qu'exigent les projets aujourd'hui. Seuls des projets de court terme et des événements ponctuels sont ainsi privilégiés.
Or ce qui semble souhaitable est la mise en place de subventions de durée variable : pour des projets pluriannuels et pour des projets annuels, à l'instar du programme européen Culture.
* les thèmes des AAP : il s'agit de raisonner en termes d'objectifs plus qu'en termes de secteurs thématiques. Le cloisonnement entre thématiques va à l'encontre de la réalité du secteur culturel et de ses pratiques. Aujourd'hui la plupart des projets culturels (et des pratiques) comportent en même temps une dimension artistique (toutes disciplines confondues), une dimension éducative, une dimension de recherche et de connaissance, un volet "mobilité" (déplacements, rencontres par de-là les frontières).
Il serait donc souhaitable de dépasser la partition thématique pour accueillir des projets transdisciplinaires et laisser aux porteurs de projets plus de liberté.
En conclusion.
La Fondation Anna Lindh est une institution nécessaire, elle est jeune et doit pouvoir évoluer. Comme toute institution elle risque à tout moment de tomber dans un travers bien connu : celui de prendre sa propre existence et sa propre reproduction comme sa raison d'être.
Il n'est donc pas inutile, à ce stade de sa vie, de rappeler que sa mission est d'être un outil entre les mains des Méditerranéens et des Européens au service de leurs actions communes et de leurs dialogues polyphoniques.
Giovanna Tanzarella
Fondation René Seydoux
Paris
Juin 2008