Propositions du réseau français (Janvier 2006)

La Fondation Anna Lindh

Propositions du réseau français

(document présenté à la réunion FAL à Barcelone en novembre 2005, amendé en janvier 2006 et transmis au Directeur exécutif)

Dans la perspective de la rencontre de Barcelone, le 27 novembre 2005, et dans le souci de privilégier les éléments de contenu par rapport aux débats sur le mode de fonctionnement de la Fondation, qui restent néanmoins à préciser, le réseau français a retenu trois grandes priorités d’actions :

1ère priorité : la mobilité des personnes

La circulation des idées, des œuvres, des manières de faire et de penser passe par la circulation des hommes et des femmes entre l’Europe et la Méditerranée. Or aujourd’hui, les frontières sont de plus en plus fermées et elles empêchent la création d’un véritable espace humain commun.

C’est un élément central pour donner une réelle crédibilité au partenariat euro- méditerranéen.

Il s’agit ici de bien distinguer la mobilité des migrations et donc de réunir les conditions pour que la FAL puisse intervenir sur le terrain qui est le sien : les échanges culturels et scientifiques.

La mobilité des artistes, des hommes de science et des acteurs de la culture est en effet cruciale pour la construction d’une culture partagée. La mobilité est reconnue comme une composante clé du développement et de l’action culturelle européenne.

Aussi dans le cadre d’une politique de partenariat avec ses pays riverains du Sud, l’Union Européenne devrait aussi favoriser la mobilité artistique, culturelle et scientifique dans la région Euromed. En effet, depuis l'antiquité la science fait partie intégrante de la culture ; l'enjeu du développement c'est bien la production sans frontières de savoirs scientifiques, leur partage et leur libre accès. A cet égard, les scientifiques sont des acteurs culturels.

l Un passeport pour la culture devrait ainsi être créé.

Il devrait notamment faciliter l’obtention de visas, dans les meilleurs délais, pour les acteurs culturels dans le cadre du partenariat euro- méditerranéen. La Fondation pourrait agir directement auprès des ambassadeurs membres de son conseil d’administration dans ce but et aider grandement l’obtention de visas, à la fois vers l’Union européenne et l’espace Schengen, mais aussi dans les échanges entre pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée. Ce passeport pour la culture et la science est susceptible de donner à la FAL une grande crédibilité auprès des opérateurs culturels qui sont tous confrontés à des problèmes de mobilité. Nombre de projets sont en effet reportés voire empêchés faute de l’obtention de visas dans les meilleurs délais. La Fondation a un rôle significatif à jouer et une place à prendre sur le terrain de la mobilité.

l Un fonds d’aide à la mobilité des artistes et des acteurs culturels.

Il s’agit de soutenir et d’encourager les voyages qui permettent à un professionnel de la culture de trouver les opportunités, les partenaires et les moyens de concrétiser un projet personnel ou collectif ; favorisant ainsi l’activité de réseau, les échanges d’expériences, la coopération culturelle et artistique, la naissance de projets culturels ; toutes ces actions qui donnent corps à cette notion de « dialogue des peuples et des cultures ». Le Fonds Roberto Cimetta est un exemple de ce qui peut être réalisé dans ce domaine, et de telles initiatives sont à développer et à encourager.

La mobilité des personnes est le seul véritable moyen d’éviter que le partenariat culturel soit simplement virtuel, quelle que soit par ailleurs la pertinence et l’efficacité des moyens multimédia. Rien ne vaut le franchissement des frontières et l’expérience de l’Autre pour donner corps aux échanges culturels.

2ème priorité : un monde de significations communes

Les incompréhensions s’accumulent, entre Europe et Méditerranée. Comment sortir de ces relations de défiance, de repli voire de rejet ?

Une première exigence est de se donner les moyens de penser ensemble et de créer les conditions pour partager de la connaissance.

Dans la perspective « d’élaborer des savoirs communs », conformément à la 5ème recommandation du Groupe des Sages, et à partir des travaux de recherches en sciences humaines, il s’agit de lancer un grand cycle de rencontres publiques : Penser la Méditerranée.

l Le réseau euro- méditerranéen en sciences humaines et sociales (Ramses2), conformément à ses priorités et à ses compétences, est prêt à concevoir et à organiser ce cycle de rencontres publiques. La Bibliotheca Alexandrina, partenaire du réseau, et la Fondation Anna Lindh pourraient être impliqués dans ce cycle de rencontres publiques qui associerait les plus grands spécialistes des questions méditerranéennes.

l Pour la revue Transeuropéennes, « l’élaboration des savoirs communs » passe par un approfondissement des pratiques interculturelles et par un travail sur ce qui peut être traduit entre les langues, entre les imaginaires, entre les modes de représentation, en Méditerranée. La perspective est inclusive des phénomènes de mobilité, mais aussi de migrations. Ce projet de recherche engageant plusieurs pays entend élaborer des outils novateurs pour « traduire entre les cultures » en Méditerranée et fournira entre autres des recommandations concernant les nécessaires « politiques de traduction en Méditerranée ».

D’autres initiatives, qui valorisent le partage de savoir commun, pourraient être imaginées.

l Une cartographie des dynamiques culturelles, artistiques, éducatives, scientifiques, sociales (pratiques, échanges, lieux) pourrait être lancée pour mieux fonder l'action culturelle et artistique sur une connaissance fine des conditions réelles de l'échange en Méditerranée.

En effet, le dialogue des cultures passe souvent sous silence les inégalités en matière de culture (capacité de production, lieux indépendants, mobilité, liberté de création, droits culturels, …) entre les méditerranéens, censés être les acteurs et les bénéficiaires de ce dialogue.

Cette cartographie est indispensable au bon développement du projet de la FAL. Elle devrait déboucher sur une vision plus concrète, mieux partagée, et une identification des besoins. Ce travail d’analyse constituerait la base d'une approche plus fondée et plus solide de la coopération culturelle en Méditerranée et de l'action publique et privée en faveur du dialogue euro-méditerranéen.

Il s'agirait d’obtenir un « état des lieux » qualitatif sur :

- la production culturelle (livres, traductions, disques, pièces, …),

- la circulation de ces biens culturels,

- la mobilité des personnes (voyages d'étude, circulation des étudiants et chercheurs, tourisme culturel, jumelages, …),

- les équipements existants (bibliothèques, ordinateurs et cybercafés, lieux de la créativité et lieux d'accès à la culture, cinémas, …),

- les formations (première et professionnelle) aux métiers culturels,

- les financements (publics et privés, les critères usuels, …).

Une partie de cet "inventaire" existe, tout en étant disséminé selon les secteurs. Des études sectorielles sont en cours (voir l'étude programmée par le Fonds Cimetta sur la mobilité, l'étude menée par Amunì sur la formation en management culturel, celle sur le financement de la culture chapeautée par la Fondation européenne de la culture, entre autres).

Les destinataires de cet "inventaire" seront d'abord les acteurs des échanges eux-mêmes, le monde associatif, les collectivités territoriales, les organismes de financement, à qui l'on fournirait une connaissance utile pour l'action.

La Fondation Seydoux pourrait être le coordonnateur de ce projet dans le réseau français, en liaison et co-pilotage avec les autres réseaux nationaux.

La Fondation Anna Lindh pourrait jouer un rôle fédérateur dans le cadre de ce projet.

Des actions transversales aux membres des différents réseaux devraient également être développées autour de :

l « Lire, éditer et traduire en Méditerranée », à partir notamment du réseau des écoles de traducteurs et de différentes opérations de co-éditions avec des éditeurs européens et méditerranéens. Une initiative forte doit en effet être prise autour du livre en Méditerranée, principal support de transmission entre les cultures.

l « Lire, écrire, communiquer et créer avec les outils des nouvelles technologies et du multimédia ». Les nouvelles pratiques et les nouveaux usages liés aux TIC constituent des points importants d’action et d’expérimentation dans le domaine culturel, qu’il soit plus particulièrement appliqué aux secteurs des arts, de l’éducation, de l’édition, des échanges ou du développement. Cette dimension multimédia est déjà expérimentée par plusieurs opérateurs du réseau français, en particulier l’association ZINC-ECM avec différents partenaires à Marseille, au Liban et en Egypte (dont la Bibliotheca Alexandrina, l’université Senghor, des écoles et des structures artistiques) depuis plusieurs années. Son expertise et l’expérience d’autres structures (Babelmed, l’AMI avec le programme ORMUZ et la lettre Bayate) pourraient servir de base à l’organisation de séminaires en 2006 et 2007 sous l’égide de la Fondation Anna Lindh. Ceux-ci permettraient de dégager le potentiel et des modalités de programme d’actions qui placent au coeur de ces nouvelles pratiques la rencontre et la coopération directe, et non pas le virtuel et la distance. Un partenariat avec la Bibliotheca Alexandrina est déjà envisagé sur ces questions. Le site miroir « La main à la pâte » en arabe ; développé depuis décembre 2004 aux termes de l’accord signé en juin de la même année entre la Bibliotheca Alexandrina et l’Académie des sciences de l’Institut de France, il a pour but de faciliter l’accès des enseignants arabophones aux méthodes collaboratives d’apprentissage des sciences par l’observation et l’expérimentation. La Fondation pourrait très utilement favoriser les échanges pédagogiques et humains dans le cadre du projet.

3ème priorité : partager et diffuser la création et la recherche

l À travers la priorité mise sur la jeunesse, la Fondation devrait favoriser la tenue des « Etats généraux de la jeune création ». Il s’agirait de réunir les organismes, institutions, associations, artistes, fondations pour qu’à l’occasion de ces Etats généraux, ils puissent partager leurs expériences, définir les conditions d’échanges, favoriser une meilleure connaissance et circulation des œuvres artistiques autour du bassin méditerranéen et au-delà.

Certains points clefs devraient faire l’objet d’un travail plus précis, en particulier :

* Les conditions de la professionnalisation dans le secteur culturel et artistique (Accompagnement d'artistes via des micro-entreprises et autres types de structures).
* Les processus et moyens dévolus à la formation et à la transmission
* La circulation des œuvres et les conditions de diffusion (capacité à structurer un paysage professionnel et à soutenir des projets sur la durée).

* La circulation des artistes et des professionnels, Sud-Sud, Est-Ouest, Sud-Nord, Nord -Sud en tante que modalités d’échanges et de développement culturels effectives (Former un manager, un agent, un éditeur, suppose tant pour un artiste que pour un manager ou un programmateur de pouvoir confronter ses pratiques professionnelles).
* La circulation des scientifiques et des chercheurs dont les échanges nourrissent le progrès des sciences ainsi que leurs retombées sur le bien-être des sociétés et le développement des économies.

l Le réseau français estime très riche l’expérience de la Biennale des Jeunes Créateurs d’Europe et de la Méditerranée qui, depuis 20 ans, réunit pendant 10 jours 600 à 700 artistes de moins de 35 ans provenant de plus de 70 villes de 19 pays d’Europe et de la Méditerranée (dont plusieurs villes et structures du réseau français, l’EspaceCulture de Marseille ayant été un des fondateurs de la BJCEM). Elle se présente sous la forme d’un grand festival pluridisciplinaire, concerts, expositions, lectures et spectacles constituent le programme de cet événement). Le réseau de villes qui participent à la Biennale s’est constitué en 2001 en association internationale dont le siège social est à Bruxelles et les bureaux à Turin. Sa tâche, en plus d’animer ce réseau, est de définir les relations entre l’organisateur de la Biennale et les structures des villes, d’être l’interface entre ces entités.

La FAL pourrait notamment aider à ce que pour la première fois la Biennale puisse se tenir dans un pays du Sud de la Méditerranée, et par exemple à Alexandrie, comme l’hypothèse est actuellement avancée par les organisateurs de la Biennale.

La FAL pourrait soutenir à bien des égards les projets portés par l’Académie des sciences de l’Institut de France dont le but est d’organiser des rencontres scientifiques de haut niveau avec les Académies et organismes scientifiques homologues, ainsi que des Écoles d’été sur l’état des connaissances concernant les grandes questions d’avenir du monde méditerranéen en particulier : l’eau, l’énergie, l’alimentation, la santé, principalement dans le domaine des infections.

Autour de ces trois grandes priorités : la mobilité des personnes, un monde de significations communes et partager et diffuser la création et la recherche, des projets spécifiques pourraient très vite être identifiés.

Ces différents projets culturels, avancés par le réseau français, sont conçus dans une perspective multilatérale, ce qui implique donc de nombreux opérateurs culturels de l’Union européenne et des pays méditerranéens partenaires.

La dimension culturelle du partenariat euro- méditerranéen, dix ans après le lancement du processus de Barcelone, est loin d’avoir été à la hauteur de ses ambitions et elle n’a pas tenu toutes ses promesses. Le temps est venu de se donner les moyens de la refonder.

Alors que des murs se dressent entre les sociétés des deux rives de la Méditerranée, et au sein même de ces sociétés, il nous faut apprendre à bâtir des ponts.

Ces quelques propositions, fruits d’une réelle expérience de la part d’acteurs culturels impliqués de longue date dans des projets culturels reliant une rive à l’autre de la Méditerranée, pourraient dessiner quelques arches d’un pont qui risque de se briser sur la défiance et la peur qui gagne actuellement les opinions publiques.